01/05/2011 / Rubrique : zumeurs

Le baiser

Il fallait se rendre à l’évidence, une intervention était devenue nécessaire.
On ira même jusqu’à oser démontrer que, d’une certaine manière, l’idée de fuir n’était plus du tout envisageable. Tant elle l’avait été jusqu’ici.
Le temps des coups d’oeil furtifs et des pensées pansements était révolu, l’affrontement devenait imminent, avec son lot d’investigations, de manigances, de sueurs.
Cela faisait quelque temps qu’on y songeait, certes avec un peu plus de constance qu’auparavant, car alors toute évocation d’un effort venait aussitôt fondre dans une innocente procrastination, tant il est
vrai qu’en certaines existences solitaires seul compte le moment présent, ersatz fugace dont se nourrissent les lendemains. Quitte à ce qu’ils chantent mal.
Quitte.
Mélopée récitative, drôle d’écho, nous sommes aujourd’hui aujourd’hui.
La situation baigne dans l’urgence. L’évidence d’un acte volontaire ne laisse plus aucune place au renoncement.
Il y a des faits tangibles, de ces signes qui ne trompent pas.
Une partie de l’édifice est ébranlée, plus exactement gonflée. A y bien regarder, on devine le travail patient du temps, ses boursouflures en forment le sillon, ou la destination. Et si on approfondit l’analyse,
on découvre sans peine la source même du tracas.
Le mal est fait.

On sortit donc quelques accessoires qu’on étala devant soi, s’assurant qu’ils planteraient l’artillerie idoine pouvant mener au succès.
On jeta ensuite un dernier regard, à distance, vers le théâtre des opérations.
On retroussa ses manches et enfin, on s’arma de courage.

Le cas était complexe. La zone visée semblait difficile à atteindre. Et elle l’était. Un bel imbroglio.
On fit appel à quelques vieux réflexes, évoquant des souvenirs d’enfance où bon sens et frivolité se mêlaient joyeusement, où jadis on se plaisait à titiller mille astuces pour déjouer des intrigues fabriquées
de toutes pièces, histoires à dormir debout ou jeux de construction.
Alors on avança la tête, le cou tendu pour mieux cerner in situ les erreurs et les opportunités, les unes à éviter, les autres à saisir. Mais tout cela semblait bien obscur.
On fit machine arrière, déplorant sa couardise. Cette courte temporisation fut pourtant canalisée.
Plus question de reculer. Encore moins d’hésiter. On s’octroya juste un instant de réflexion. Et l’on replongea.

A l’issue de cette deuxième exploration, on en vint à tirer de savantes conclusions, non sans un certain plaisir.
Le plus constructif de ces enseignements s’appliquait à démontrer l’importance de la coïncidence, la précision et la justesse de l’assemblage. Il semblait lumineux que de cette exactitude allaient
dépendre la fluidité et la fiabilité de tout un parcours, comme un souffle dans une flûte dont les notes couleraient jusqu’aux oreilles. On se prêtait à rêver.
On aborda donc l’étape suivante avec une relative sérénité. Mais le plus ardu restait à faire. Il allait falloir conjuguer, coaliser, colmater.
Concrétiser.

Ainsi s’épongea-t-on le front avant d’entreprendre la plus délicate des manoeuvres.
Atmosphère de piscine. Moiteur. Casier. Vestiaire. Demanderait-on du feutre pour parfaire sa glissade qu’il nous serait offert du chlore. Quand bien même penserions-nous envisager l’inhalation
d’un h pour en terminer enfin avec le nom, l’action et le verbe clore, n’aurions-nous à disposition, pour tout bravo, que des relents de remugles inattendus et beuglants, quoique prévisibles en ces promiscuités
narratives.
Et étroites.
Univers clos.
Vapeurs.
Bouches dégoût.
Ainsi ravala-t-on sa salive. On étancha incontinent sa soif d’atermoiements, de peur de passer pour un sot si l’affaire ne fut promptement liquidée. Incontinent pour ne pas dire aussitôt, ou derechef,
considérant l’importance du self-control requis à un tel stade de la rencontre… D’un tel rapprochement suintait aisément une circonstance particulière, de laquelle découlait une intimité des plus exiguës, bien
que totalement étrangère aux membres inférieurs.
La posture du buste composait, donc, le tout premier obstacle. On était prié de développer des trésors d’habileté afin de prévenir toute gêne susceptible d’amener au découragement. D’aucun se plierait à
implorer la souplesse. Car l’aventure, aussi privée soit-elle, exigeait en effet une grande part de concentration et de perspicacité, dont peu ferait sûrement preuve en d’autres occasions.
Plaçant les mains en corolle, on procéda à l’enlacement de la partie supérieure adverse avec autant de douceur que de fermeté, maintenir sans heurter, exécuter sans violence.
On parvint à écarter les deux éléments précédemment indissociés, appelons-les bras puisqu’ils sont deux, générant une savoureuse montée de plaisir fait de découverte et de maîtrise. La place forte
commençant à se soumettre, c’était le premier pas vers la victoire.
Quelques sécrétions d’usage, tant bien que mal appréhendées, perlèrent de ces lèvres dures et encore bavardes. On eut recours à un tissu et, aussi sec, se risqua-t-on.
Les cervicales orientées, l’optique savante et l’esprit roide, on put alors glisser la pièce à conviction, l’alibi, le mobile, le minuscule et circulaire bibelot élastique, ordinairement banal, mais que pour rien
au monde on aurait en cette occurrence empêché de se gorger et qui, après quelques judicieux frottements, fut idoinement ajusté.
L’étreinte atteignit son summum.
Ce qui est fait ne devant pas être défait, et en cela injectant au récit la part d’attifement nécessaire à tout imaginaire souhaitant revêtir ses plus pompeuses mises, il nous sera permis d’ajouter qu’un zèle
certain se manifesta également dans l’accomplissement de la fin de l’entente. Ou de son début.
Les deux parties se trouvant si harmonieusement jointes, et afin de consolider l’union, il fut illico décidé de sceller le tout par l’apport de deux bagues cuivrées, l’une mâle, l’autre femelle, qu’on fit
rouler simultanément jusqu’à fixation définitive.

L’instant, bref par excellence, mérita néanmoins cette laborieuse relation, eu égard au respect dû à l’architecture de son accomplissement.
Ainsi fut réparée, pour autant qu’il nous soit permis de penser qu’elle sera durable, la fuite d’eau sous l’évier de la cuisine.

© ZU – 2006

2 commentaires pour “Non mais tu lis tes ratures ?!”

  1. non mais quelle délectation à te lire !..les phrases comme des châteaux de cartes qui montent qui montent …on se dit que ça va s’écrouler , c’est Cervantesque …merci !

  2. Suis flatté…

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